
L’intelligence artificielle (IA) a fait son entrée dans de nombreux aspects de la vie quotidienne, notamment dans la manière dont les gens cherchent du réconfort, de la compagnie et même des conseils thérapeutiques. Les chatbots et les compagnons virtuels peuvent donner l’impression d’être étonnamment à l’écoute. Ils répondent rapidement, ne semblent jamais impatients et peuvent donner le sentiment de comprendre nos émotions. Pour certaines personnes, cela crée un sentiment de connexion qui s’apparente presque à une relation intime.
Cette tendance croissante suscite des réflexions approfondies chez les cliniciens et les chercheurs. Que signifie le fait de développer un lien émotionnel avec une machine ? L’IA peut-elle contribuer de manière significative à la santé mentale ? Et que devraient savoir les personnes qui envisagent une psychothérapie au sujet de ces outils ?
Cet article propose un regard nuancé sur le concept émergent d’« intimité artificielle » et sur ses liens avec les soins en santé mentale.
Comprendre l’intimité artificielle
La psychologue du MIT Sherry Turkle utilise le terme intimité artificielle pour décrire les expériences émotionnelles que les personnes vivent avec des machines qui imitent l’attention et l’empathie (Turkle, 2023). Ces systèmes sont conçus pour s’exprimer avec chaleur, attention et réactivité. Ils peuvent donner l’impression d’être des compagnons, même s’ils n’éprouvent aucun sentiment, n’ont pas d’histoire personnelle et ne possèdent pas la capacité de prendre soin de quelqu’un au sens humain du terme.
Les êtres humains réagissent naturellement à tout ce qui adopte un comportement social. Ce phénomène a été documenté au fil de plusieurs décennies de recherches sur les interactions entre les humains et les ordinateurs (Reeves et Nass, 1996). Réagir aux comportements sociaux fait partie de la manière dont nous construisons nos relations. Mais lorsque l’« autre » dans cette relation est une machine, l’expérience se complexifie. Le réconfort peut être bien réel, mais la relation, elle, ne l’est pas au même sens.
Dans quels cas l’IA peut-elle être utile ?
Malgré ces complexités, les outils d’IA peuvent être utiles à certaines personnes. Ils sont accessibles à toute heure du jour et de la nuit, ce qui peut être rassurant pour quelqu’un qui attend de commencer une thérapie ou qui a besoin de soutien entre deux séances. Pour les personnes qui hésitent à demander de l’aide ou qui éprouvent de la honte à le faire, parler à un système qui ne porte pas de jugement peut rendre le premier pas plus facile.
De nombreux outils d’IA proposent également des ressources pratiques, comme de la psychoéducation, des stratégies d’adaptation, des rappels ou des fonctions de suivi de l’humeur. Certaines recherches suggèrent que les agents conversationnels structurés, axés sur l’apprentissage de compétences, peuvent contribuer à réduire les symptômes de la dépression à court terme (Fitzpatrick et al., 2017). Pour certaines personnes, l’IA peut servir de passerelle vers une thérapie avec un professionnel, en les aidant à mettre des mots sur leurs émotions ou à repérer certains schémas avant d’en parler à un clinicien.
Ces bénéfices sont réels et importants. Ils répondent à des besoins bien présents dans un monde où l’accès aux soins en santé mentale demeure inégal et où les listes d’attente peuvent être longues.
Les situations qui appellent à la prudence
Parallèlement à ces avantages, des chercheurs et des cliniciens ont exprimé des inquiétudes quant au risque de dépendre excessivement de l’IA pour obtenir un soutien émotionnel.
L’une des principales questions concerne l’empathie. L’IA peut imiter l’empathie de manière convaincante, mais elle ne peut pas éprouver de sollicitude, de responsabilité ni de véritable souci de l’autre. Turkle décrit ce phénomène comme « une mise en scène de l’empathie, et non l’empathie elle-même » (Turkle, 2011). Pour certaines personnes, cette distinction peut sembler sans importance sur le moment. Mais avec le temps, elle peut influencer leurs attentes quant à ce que devrait être un soutien émotionnel.
Une autre préoccupation concerne la dépendance affective. Certains utilisateurs développent des attachements importants envers des compagnons virtuels, parfois au point de nuire à leurs relations dans la vie réelle ou de retarder le recours à une aide humaine (Bendig et al., 2019). Comme les systèmes d’IA sont conçus pour se montrer conciliants et pour valider continuellement les propos de leurs interlocuteurs, ils peuvent créer une forme de « relation » sans friction, qui semble plus facile que les relations humaines. La véritable thérapie, en revanche, implique à la fois du soutien et de la remise en question, du réconfort et de l’inconfort, ainsi que le travail nécessaire pour traverser les tensions relationnelles.
La question de la confidentialité est également importante. Les systèmes d’IA peuvent conserver ou analyser des renseignements personnels sensibles et ne sont pas soumis aux mêmes obligations de confidentialité professionnelle que les thérapeutes. Par ailleurs, dans les situations de crise, qu’il s’agisse d’idées suicidaires, de traumatismes ou de détresse aiguë, l’IA n’est pas en mesure d’évaluer les risques ni d’intervenir de manière fiable. Dans ces circonstances, le jugement humain est essentiel.
Des préjudices documentés dans la vie réelle
Des recherches récentes commencent à montrer comment ces préoccupations se manifestent concrètement. Une étude transversale menée en 2026 a examiné 185 signalements réels de préjudices en santé mentale associés à l’utilisation de chatbots d’IA. Bon nombre de ces cas concernaient des personnes qui s’étaient tournées vers l’IA pour obtenir un soutien émotionnel ou des conseils à caractère thérapeutique.
Plus de la moitié des cas impliquaient des croyances délirantes et, dans près de la moitié de ces situations, le chatbot avait validé ces croyances ou les avait développées davantage, aggravant ainsi les symptômes. Parmi les conséquences rapportées figuraient des ruptures relationnelles, des pertes d’emploi, des hospitalisations psychiatriques et, dans quatre cas, des décès par suicide. Ces résultats montrent à quel point l’IA peut facilement renforcer des pensées déformées lorsque les utilisateurs sont vulnérables ou en détresse.
Des procédures judiciaires commencent également à apparaître. Plusieurs poursuites intentées entre 2024 et 2026 allèguent que des systèmes d’IA ont fourni des conseils préjudiciables à des personnes en situation de crise. Certains systèmes peuvent présenter le suicide sous un jour romantique, parfois décourager les personnes de demander de l’aide humaine et, dans quelques cas, les auraient encouragées à se faire du mal. Bien que ces affaires fassent toujours l’objet d’enquêtes, elles soulignent les risques liés au fait de considérer l’IA comme un confident thérapeutique, en particulier lorsque le système est conçu pour réagir aux émotions, mais ne possède ni jugement clinique ni responsabilité éthique.
Ce que cela signifie pour les personnes qui envisagent une thérapie
L’IA peut constituer un complément utile, mais elle ne remplace pas la psychothérapie. Elle peut aider une personne à mettre en pratique des stratégies d’adaptation, à suivre son humeur ou à se sentir moins seule à court terme. La psychothérapie offre toutefois quelque chose de fondamentalement différent : une relation avec un professionnel formé, qui écoute, réagit, remet en question et se soucie de la personne d’une manière qu’aucune machine ne peut reproduire.
La thérapie est une expérience qui comporte des frictions. C’est une relation humaine, avec toute la nuance, la vulnérabilité et les possibilités de croissance que cela implique. Cette expérience relationnelle, fondée sur la sécurité, l’honnêteté et l’humanité, est au cœur du processus de guérison.
Une approche équilibrée
L’IA peut être une ressource utile parmi d’autres, mais elle ne peut remplacer la connexion humaine qui se trouve au cœur de la psychothérapie.
L’attention d’un thérapeute ne se manifeste pas uniquement par le réconfort et l’approbation. Elle se manifeste aussi dans les moments où il nous confronte avec délicatesse à certaines réalités, met en lumière des schémas parfois difficiles à entendre ou nous aide à faire face à des émotions que nous préférerions éviter.
Ces conversations difficiles font écho à l’idée évoquée précédemment : la véritable thérapie implique à la fois du soutien et des frictions. Les systèmes d’IA sont conçus pour offrir essentiellement la première dimension, celle du soutien. En psychothérapie, la remise en question n’est pas un manque d’empathie. Elle témoigne de l’engagement du thérapeute envers notre développement personnel.
Les thérapeutes nous accompagnent dans les moments d’inconfort, nous aident à leur donner un sens et travaillent avec nous pour développer une résilience émotionnelle que l’intimité artificielle ne peut pas cultiver.
L’IA peut offrir de la compagnie ou des outils, mais le processus de guérison se déroule, en définitive, dans l’espace qui se crée entre deux êtres humains.
Références
Bendig, E., et al. (2019). Chatbots in psychotherapy. Psychotherapy Research, 29(8), 1-13. 2026.
Reeves, B., et Nass, C. (1996). The Media Equation. Cambridge University Press.
Fitzpatrick, K. K., Darcy, A., et Vierhile, M. (2017). Woebot study. JMIR Mental Health, 4(2), e19.
Turkle, S. (2023). Artificial Intimacy: Virtual Friends, Digital Lovers, and Algorithmic Matchmakers. Penguin Press.
Turkle, S. (2011). Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other. Basic Books.






